Henri POUILLOT
Guerre d’Algérie, Colonialisme...
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Mon intervention à l’Université de Sétif le 8 Mai 2005

Voici le texte de mon intervention du 8 mai 2005, prononcée à la tribune de l’Université de Sétif

Article mis en ligne le 27 mai 2010
dernière modification le 4 mai 2017
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Voir également le reportage que j’ai effectué à l’occasion de cette visite

Le texte de mon intervention du 8 mai 2005, prononcée à la tribune de l’Université de Sétif

Henri POUILLOT, Témoin de la Guerre d’Algérie

Auteur des Livres "la Villa Susini" et "Mon Combat contre la Torture"

Secrétaire National du MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples)

Membre du Conseil National de l’ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants)

Déclenchement de la guerre de Libération nationale de l’Algérie.

Pour une amitié entre les peuples Algériens et Français.

Le 8 Mai 1945, je venais d’avoir 7 ans, et pour moi, comme la quasi-totalité des Français, cette date fut une explosion de liesse, de manifestations, de fêtes pour célébrer la liberté retrouvée, la fin du nazisme. A cette époque, je vivais dans un tout petit village, qu’il n’y avait pas d’électricité, et les rares postes à galènes avaient du mal à capter Radio Londres, les seules informations écoutées pendant la guerre. Les massacres de Sétif ne furent pas évoqués, seuls quelques "spécialistes" en eurent connaissance dans les mois qui suivirent, même des ministres n’en ont été informés que plusieurs jours plus tard. Même à Alger, il a fallu plusieurs semaines avant de savoir ce qui s’était passé. En France métropolitaine, la colonisation pesait très lourd dans les mentalités. Les "indigènes" ou autochtones n’étaient pas considérés comme des citoyens à part entière : la France avait pour mission de leur apporter la civilisation. Ils avaient pu servir dans l’armée française, en 1914/18 ou en 1940/45 mais toujours dans les unités les plus exposées : une perte d’un tirailleur sénégalais ou marocain était quand même moins grave. Je pense qu’il est important de replacer ces évènements dans leur contexte de l’époque.

Quand je suis arrivé à Alger en juin 1961, avec l’uniforme de l’armée française sur le dos, je n’avais pas encore pris conscience de l’importance de ce massacre ni sa signification. Je pense que c’est à l’occasion d’arrestations d’Algérois que j’ai découvert petit à petit ce que représentait dans la mémoire collective ce traumatisme.

Pourtant c’est bien ce mouvement d’aspiration à une liberté légitime, réprimé dans le sang, qui sont les prémices au déclenchement de cette guerre de libération du joug colonial.

Parce que la pratique de la colonisation engendrait une politique de négation de la reconnaissance des droits fondamentaux de l’homme, une prise de conscience, une volonté d’obtenir la qualité de citoyen à part égale germa et s’exprima, à sa façon, dans le mouvement de libération de l’époque. Mais le massacre de dizaines de milliers d’Algériens, loin de régler cette aspiration, aura l’effet d’une bombe à retardement qui explosa neuf ans plus tard.
C’est à la Villa Susini d’Alger, où je me suis trouvé affecté en juin 1961, comme appelé, que j’ai compris comment la colonisation était une formidable machinerie d’humiliation de l’homme, à cause de ses origines. Le statut de l’"indigénat", cette mise en cause des droits de l’homme permettait aux "forces de l’ordre" de commettre toutes les exactions, les crimes contre l’humanité, dans cette logique infernale. J’ai découvert le formidable décalage de traitement des FSE (Français de Souche Européenne) et des FSNA (Français de Souche Nord Africaine), ces derniers n’ayant l’appellation de Français que pour le travail, la chair à canon, surtout pas pour l’expression. N’oublions pas qu’il avait semblé "révolutionnaire" d’accorder, dans cette assemblée algérienne, autant de sièges aux deux collèges, même si une voix de FSE valait dix voix de FSNA.

Comme j’ai tenté de l’expliquer dans mes témoignages (que ce soient dans mes deux livres ou dans les documentaires télévisés, les interviews), seul, ne pouvant m’opposer à ces odieuses pratiques de la torture institutionnalisée, réalisée à grande échelle dans cette magnifique Villa, je me considère, même si ce n’est pas de la même façon que les supplicié(e)s une victime de ce barbarisme. C’est pour cela que j’ai tenu à témoigner, à apporter ma contribution à ce combat. La noble lutte pour les droits de l’homme impose de s’opposer à toutes les formes d’atteintes à la dignité humaine que ce soient :
- Les tortures, viols, exactions diverses, correspondants à des crimes contre l’humanité commis pour des raisons politiques, religieuses, philosophiques ou autres.
- Le droit d’expression (y compris celui de la presse), parce que la possibilité de savoir ce qui se passe est le principal rempart à toutes les dérives condamnables.

Mon expérience douloureuse de cette Guerre d’Algérie, m’a donc conduit à témoigner pour expliquer dans quelles conditions je me suis retrouvé confronté à de telles épreuves, et pour que les générations futures, nos enfants, petits enfants ne connaissent plus les horreurs que nous avons connues quand nous avions vingt ans. Par philosophie, principe moral, on peut condamner la pratique de la torture, quand on a assisté à des séances, il n’y a plus un seul être humain digne de ce nom qui puisse tolérer de tels comportements, une telle barbarie. Mais les images venues d’Irak, après celles d’Afghanistan, de Serbie… ne sont pas disparues de la mémoire, d’autres centres pratiquent encore la torture comme une institution. L’école Française a très largement exporté ses théories, ses pratiques rodées pendant la guerre d’Algérie, que ce soit au Vietnam, ou sur le continent américain. Les USA tentent de donner une lecture déformante des traités internationaux. L’élite de l’Armée française, en publiant dans sa revue "Le Casoar" un dossier sur cette question, réclame un cadre juridique à la torture. Cette question reste donc d’actualité, et doit recevoir la réponse officielle, internationale, qu’elle mérite : la condamnation, l’interdiction totale, sans aucune restriction possible. En effet il n’y a aucune justification possible, qu’elle soit politique, religieuse, philosophique… pour que l’homme puisse se comporté vers d’autres hommes, comme une bête sauvage. Heureusement, l’opinion publique mondiale progresse, lentement, trop lentement, mais il y a une exigence internationale pour que les responsables de telles pratiques soient traduits devant les tribunaux, et y compris les tribunaux internationaux, quand certains pays ont voté des lois d’exception, des lois d’amnistie. Par exemple, il y a actuellement une démarche pour obtenir que Romsfeld soit traduit devant les tribunaux pour sa responsabilité en Irak, mais que ce ne soient pas seulement les lampistes qui soient condamnés.

A l’aube de ce 21ème siècle, il est important que les deux peuples Algériens et Français, dont tant de familles ont des attaches des deux cotés de la Méditerranée, puissent tourner une page si douloureuse de leur histoire commune, mais cela ne peut pas se faire sans oublier, sans condamner les crimes contre l’humanité, TOUS les crimes contre l’humanité, commis à cette occasion, sur la base d’un engagement au respect fondamental des droits de l’homme et de toutes ses facettes. Le travail de mémoire est indispensable, sans négation, sans dissimulation des réalités. C’est le seul moyen de comprendre la marche de l’histoire et d’éviter qu’elle ne bégaie. En reprenant ma casquette spécifique de membre du Conseil National de l’ARAC (Association Républicaine des Anciens Combattants), je voudrais reprendre cette idée qui nous est chère : le 19 mars, date anniversaire de la mise en œuvre du cessez le feu, doit être une date commémorant évidemment les victimes, mais aussi une journée pour l’amitié entre nos deux peuples. Un monument érigé en Kabylie, en partenariat avec nos frères de la "Fondation du 8 Mai 1945", à la mémoire de ces victimes massacrées il y a 60 ans. Nous souhaitons pouvoir venir sur ces lieux de larmes, partager avec nos frères Algériens nos aspirations communes de paix, de solidarité et d’amitié entre nos deux peuples. La reconnaissance, par Monsieur l’Ambassadeur de France en Algérie, confirmée ce matin dans le journal El Watan du ministre Michel Barnier des massacres de Sétif est certes un premier pas, un pas important dans cette voie, mais l’expression selon laquelle il s’agit d’une "tragédie inexcusable" n’est pas suffisante : il faut dire que ce sont des crimes qu’ils sont condamnables et doivent être condamnés. (*). L’attitude des plus hautes autorités des deux états reste déterminante. On ne peut pas se satisfaire d’une demande de pardon, de repentance : ce serait sous entendre, que une fois le pardon accepté, on pourrait peut-être recommencer dans certaines conditions. Non il est indispensable que les plus hautes autorités de la France condamnent sans appel les crimes contre l’humanité commis au nom de la France dans toute cette période de la colonisation, et tout particulièrement de 1945 à 1962. J’espère profondément que le traité d’amitié FRANCO-ALGÉRIEN, annoncé depuis un certain temps comme imminent, pourra se concrétiser sur ces bases, claires, sans équivoque, permettant une garantie des droits de l’homme, avec toutes ses diverses composantes, garantie essentielle de respects communs..

Un rêve, Un merveilleux souvenir, émouvant

Je veux rêver que mes petits enfants, nos petits enfants français et algériens vivent dans ce bassin méditerranéen, une vie de bonheur, de paix, d’amitié profonde. Que ce 8 mai 2005, 60 ans après ces massacres, soit un anniversaire pour tourner une page, pas pour oublier.

Vive l’amitié entre nos deux peuples Algérien et Français.

Sétif 8 Mai 2005

(*) à ce moment de mon intervention, j’ai du m’interrompre sous les applaudissements, la salle s’est levée : impressionnant : plus de 1000 personnes

P.S. :

L’amphithéâtre de l’université de Sétif était plein à craquer, avec beaucoup de jeunes étudiants.
L’accueil, et les témoignages de ces manifestants du 8 Mai 1945 resteront toujours pour moi des souvenirs plein d’émotions.

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